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Histoire d'en poudre

Anthologie élective - 12.

2 Juin 2015 , Rédigé par Merode Vercelli Publié dans #Anthologie

Anthologie élective - 12.

Aujourd'hui : Arthur Cravan (1887/1918)



Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses.
Arthur Cravan.

Poète et boxeur, ainsi Arthur Cravan, de son vrai nom Fabian Lloyd, se définit-il lui-même. Précurseur, plus que quiconque de cet esprit nouveau qui va bouleverser la seconde décennie du XX° siècle avec un sens de la provocation qui fera école et dont se réclameront tous les mouvements d'avant-garde, nul, plus que lui, n'a porté l'insolence à ce degré d'incandescence. Inquiet, Marcel Duchamp, que Cravan tient pour un petit bourgeois, l'observe et tire les leçons du formidable culot qui anime ce jeune homme beau comme l'antique mais avec les dimensions de la modernité. Il est beau comme un paquebot en partance pour les Amériques, Arthur Cravan ! Et mieux, il vient stationner dans les ports du nouveau continent ! Comme tous les jeunes gens de sa génération, il est las du monde ancien, mais il le signifie dans un style plus direct.

Il n'anticipe pas seulement sur Dada et les surréalistes qui vont défrayer la chronique des années 20, mais beaucoup plus loin sur notre temps. En un sens, certains petits trous du cul du loft, ou Mickaël Vandetta, par exemple, sont ses arrières petits enfants, moins l'esprit hélas. Avant eux, Arthur Cravan ne recule devant rien et organise des conférences pour insulter les curieux et se déshabiller en public. Il apporte avec lui l'insolence de la jeunesse, la testostérone, dirions-nous aujourd'hui, aussi l'innocence et la révolte sans objet de la future Beat-generation, avec un sens de l'immédiateté, le « l'urgence », telle que la formule, plus tard, connaîtra le succès, qui ne s'était guère exprimé jusque alors, même chez les plus audacieux, sinon, mais sans intention de scandale, chez l'immense Walt Whitman à peine connu en France de quelques exégètes.

Arthur Cravan est celui qui prend le siècle à bras le corps. Il le trouve petit, chétif, pour ses grands bras musclés qui veulent embrasser les nuages. Il se fait passer pour le neveu d'Oscar Wilde dont le nom alors sent le soufre et agite la figure fantastique de Melmoth, le suprême maudit, mais en même temps, il s'en moque. Le siècle alors, c'est André Gide qui aspire à la vie, stipule de jeter les bouquins pour mordre dans les fruits, mais reste enfermé dans sa littérature. Avec drôlerie, cruauté et malicieuse injustice, Cravan le ridiculise.

Dans la revue Maintenant qu'il publie et qu'il distribue lui-même entre 1912 et 1915, il publie des réclames dont l'humour n'a rien à envier à nos pubs les plus actuelles :

Où peut-on voir VAN DONGEN
mettre la nourriture dans sa bouche,
la mâcher, la digérer et fum
er ?

______

chez JOURDAN
RESTAURATEUR
10, rue des Bons Enfants, 10

(près des Grands Magasins du Louvre)




L’œuvre de Cravan est mince mais c'est avant tout sa vie qui fut poétique autant qu'elle fut courte. Cette brièveté, le caractère flamboyant et paradoxal du personnage ainsi que sa disparition mystérieuse lors d'une navigation dans le golfe du Mexique, contribuèrent à propager le mythe. Après Rimbaud et juste avant Vaché, ce météore exerça une influence considérable sur l'art et la littérature du XX° siècle, beaucoup plus que sur l'art de la boxe dont, faute d'en connaître l'histoire, je ne m'étalerais pas plus que ça, sinon comme Arthur Cravan lui-même face à un champion du monde au 6° round lors d'un match qui semble beaucoup plus être entré dans les annales de la littérature que dans celles du noble art !

Solo de soir

Ma douce enfant ma gosseline,
Le golfe dort adamantin
Seul quelque obstiné galantin
Pince un lento de mand
oline.

Dans la brise frôlant câline
Comme une manche de satin,
Goûtons ce soir napolitain,
Suave ainsi qu'une p
raline

Qui fond au coeur exquisement.
Un oiseau sans l'enchantement
Rossignole avec véhéme
nce.

Nous écouterons si tu veux
Sa sentimentale romance
Car il lune dans tes chev
eux.

1908

Fadaises

Tes cheveux sont un fleuve et j'en suis riverain.
Quand des peignes captifs, submergeant l'estacade,
Coulant l'éplorement d'une molle cascade,
Ils paraissent polir le roc dur de tes
reins.

Frêle sachet de musc, d'ambre et de romarin
Ils versent sur ton front la fraîcheur d'une arcade,
Plus sinistrement noirs qu'une nuit d'embuscade,
Et je pars sur leurs flots, miraculeux
marin.

Partir dans tes cheveux, aborder sur tes lèvres ;
Flotter évanoui le long de tes yeux mièvres,
Dans un bateau de songe et sans se savoir
où.

Mourir des violons aux doigts des virtuoses,
Et sur la mer des seins jusqu'au golfe du cou
Faire tout en voguant d'exquis naufrages ros
es !

Sifflet

Le rythme de l’océan berce les transatlantiques,
Et dans l’air où les gaz dansent tels des toupies,
Tandis que siffle le rapide héroïque qui arrive au Havre,
S’avancent comme des ours, les matelots athlétiques.
New York ! New York ! Je voudrais t’habiter !
J’y vois la science qui se marie
A l’industrie,
Dans une audacieuse modernité.
Et dans les palais,
Des globes,
Éblouissants à la rétine,
Par leurs rayons ultra-violets ;
Le téléphone américain,
Et la douceur
Des ascenseurs...
Le navire provoquant de la Compagnie Anglaise
Me vit prendre p
lace à bord terriblement excité,
Et tout heureux du confort du beau navire à turbines,
Comme de l’installation de l’électricité,
Illuminant par torrents la trépidante cabine.
La cabine incendiée de colonnes de cuivre,
Sur lesquelles, des secondes, jouirent mes mains ivres
De grelotter brusquement dans la fraîcheur du métal,
Et doucher mon appétit par ce plongeon vital,
Tandis que la verte impression de l’odeur du vernis neuf
Me criait la date claire, où, délaissant les factures,
Dans le vert fou de l’herbe, je roulais comme un œuf.
Que ma chemise m’enivrait ! et p
our te sentir frémir
A la façon d’un cheval, sentiment de la nature !
Que j’eusse voulu brouter ! que j’eusse voulu courir !
Et que j’étais bien sur le pont, ballotté par la musique ;
Et que le froid est puissant comme sensation physique.
Quand on vient à respirer !
Enfin, ne pouvant hennir, et ne pouvant nager,
Je fis des connaissances parmi les passagers,
Qui regardaient basculer la ligne de flottaison ;
Et jusqu’à ce que nous vîmes ensemble les tramways du matin courir à l’horizon,
Et blanchir rapidement les façades des demeures.
Sous la pluie, et sous le soleil, et sous le cirque étoilé,
Nous voguâmes sans accident jusqu’à sept fois vingt-quatre heures !
Le commerce a favorisé ma jeune initiative :
Huit millions de dollars gagnés dans les conserves
Et la marque célèbre de la tête de Gladstone
M’ont donné dix steamers de chacun quatre mille tonnes,
Qui battent des pavillons brodés à mes initiales,
Et impriment sur l
es flots ma puissance commerciale.
Je possède également ma première locomotive :
Elle souffle sa vapeur, tels les chevaux qui s’ébrouent,
Et, courbant son orgueil sous les doigts professionnels,
Elle file follement, rigide sur ses huit roues.
Elle traîne un long train dans son aventureuse marche,
Dans le vert Canada, aux forêts inexploitées,
Et traverse mes ponts aux caravanes d’arches,
A l’aurore, les champs et les blés familiers ;
Ou, croyant distinguer une ville dans les nuits étoilées,
Elle siffle infiniment à travers les vallées,
En rêvant à l’oasis : la gare au ciel de verre,
Dans le buisson des rails qu’elle croise par milliers,
Où, remorquant son nuage, e
lle roule son tonnerre.

Revue Maintenant, avril 1912

Hie !

Quelle âme se disputera mon corps ?
J’entends la musique :
Serai-je entraîné ?
J’aime tellement la danse
Et les folies physiques
Que je sens avec évidence
Que, si j’avais été jeune fille,
J’eusse mal tourné.
Mais, depuis que me voilà plongé
Dans la lecture de cet illustré,
Je jurerais n’avoir vu de ma vie
D’aussi féeriques photographies :
L’océan paresseux berçant les cheminées,
Je vois dans le port, sur le pont des vapeurs,
Parmi des marchandises indéterminées,
Les matelots se mêler aux chauffeurs ;
Des corps polis comme des machines,
Mille objets de la Chine,
Les modes et les inventions ;
Puis, prêts à traverser la ville,
Dans la douceur des automobiles,
Les poètes et les boxeurs.
Ce soir, quelle est ma méprise
Qu’avec tant de tristesse,
Tout me semble beau ?
L’argent qui est réel,
La paix, les vastes entreprises,
Les autobus et les tombeaux ;
Les champs, le sport, les maîtresses,
Jusqu’à la vie inimitable des hôtels.
Je voudrais être à Vienne et à Calcutta,
Prendre tous les trains et tous les navires,
Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats.
Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier, peintre, acrobate, acteur ;
Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur ; millionnaire, bourgeois, cactus, girafe ou corbeau ;
Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur, lord, paysan, chasseur, industriel,
Faune et flore :
Je suis toutes les choses, tous les hommes, et tous les animaux !
Que faire ?
Essayons du grand air,
Peut-être y pourrai-je quitter
Ma funeste pluralité !
Et tandis que la lune,
Par-delà les marronniers,
Attelle ses lévriers,
Et, qu’ainsi qu’en un kaléidoscope,
Mes abstractions
Élaborent les variations
Des accords
De mon corps,
Que mes doigts collés
Au délice de mes clés
Absorbent de fraîches syncopes,
Sous des motions immortelles
Vibrent mes bretelles ;
Et, piéton idéal
Du Palais-Royal,
Je m’énivre avec candeur
Même des mauvaises odeurs.
Plein d’un mélange
D’éléphant et d’ange,
Mon lecteur, je balade sous la lune
Ta future infortune,
Armée de tant d’algèbre,
Que, sans désirs sensuels,
J’entrevois, fumoir du baiser,
Con, pipe, eau, Afrique et repos funèbre,
Derrière des stores apaisés,
Le calme des bordels.
Du baume, ô ma raison !
Tout Paris est atroce et je hais ma maison.
Déjà les cafés sont noirs.
Il ne reste, ô mes hystéries !
Que les claires écuries
Des urinoirs.
Je ne puis plus rester dehors.
Voilà ton lit ; sois bête et dors.
Mais, dernier des locataires,
Qui se gratte
tristement les pieds,
Et, bien que tombant à moitié,
Si j’entendais sur la terre
Retentir les locomotives,
Que mes âmes pourtant redeviendraient attentives !


Revue Maintenant, juillet 1913

03/06/12.

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