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Histoire d'en poudre

Anthologie élective - 11.

14 Mai 2015 , Rédigé par Merode Vercelli Publié dans #Anthologie

Anthologie élective - 11.

Aujourd'hui, Valery Larbaud (1883/1957)

Il y a deux auteurs que mon admiration d'adolescent, mais qui s'est perpétuée, doit à la télévision, ce sont le poète américain Walt Whitman qui, philosophiquement, m'a à tout jamais marqué quoi que je l'eusse peu imité dans sa libre démarche, moi qui suis un petit esclave de la middle classe, et le cosmopolite et très érudit Valery Larbaud. A noter que le second fut en France l'introducteur du premier et, si je ne m'abuse, l'un de ses traducteurs.

C'était sur la toute neuve deuxième chaîne si ma mémoire est bonne, deux émissions qui m'avaient scotché devant l'écran noir et blanc et qui, à ma connaissance, n'eurent pas de suite. Elles anticipaient sur le siècle d'écrivains de Bernard Rapp, des années plus tard, mais, si mon souvenir n'est pas trop embelli par la nostalgie, avec plus de subtilité et surtout en laissant plus de place au texte, c'est à dire à la parole du poète au demeurant restituée à voix haute par un comédien.

Whitman, d'abord, outre les grands élans lyriques de sa poésie et sa vision très moderniste et fraternelle de la société, était abordé, phénomène audacieux pour l'époque, avec son goût pour la gent masculine, photos de jeunes hommes nus plongeant et s'ébrouant dans les eaux d'un lac, à l'appui ! - Songeons qu'à la même époque, l'un des trois Pierre, je ne sais plus lequel, Desgraupe, Dumayet ou Lazareff, sans parler de Pierre Sabbagh et de Pierre Tchernia, car Dieu a dit : sur Pierre, je bâtirai ma télévision, ce pourquoi l'interview était peut-être d'Igor Barrère, bref , le Romancier Yves Navarre, après qu'on ait prévenu le téléspectateur du caractère scabreux du sujet, était reçu dans un décor de clinique avec blouse blanche pour parler de son homosexualité ! - Audace, donc, de cette évocation, que justifiait peut-être l'ancienneté du bon vieux Walt et son origine américaine, car cela existe, mais pas chez nous...

La seconde émission montrait un personnage qui me parut le plus étrange qu'on put imaginer dans le monde littéraire dont je ne connaissais guère alors que les figures les plus classiques (au sens large). Larbaud m'apparut comme un OVNI, mais quel charme et cette modernité tout en douceur à la mesure de la douceur de son visage, cet élan vers la vie et ce retrait délicat qui, comme poète, le fit s'exprimer derrière le masque du dandy A. O. Barnabooth tant il se jaugeait d'un oeil critique, tant il craignait de n'être pas un grand poète jusqu'à finir, après une oeuvre abondante, par se retirer dans l'hémiplégie et l'aphasie où il demeurera vingt ans de sa vie avant de disparaître dans la plus parfaite discrétion.

Barnabooth est évidemment un double de cet héritier des sources Vichy Saint-Yorre qui vécut à l'abri du besoin, voyagea, écrivit des romans et poursuivit une importante oeuvre de critique littéraire. Il sera, avec Léon Bloy, l'un des découvreurs du génie d'Isidore Ducasse Comte de Lautréamont, et contribuera à la reconnaissance en France d'une nombreuse littérature étrangère.

Enfin, ruiné, ayant vendu toutes ses propriétés, il cède à sa mort une bibliothèque considérable à la ville de Vichy dont il est originaire !

Il fut admiré par Philippe Soupault. Alain Jouffroy, directeur de la collection Poésie Gallimard, l'inscrit très vite au répertoire et en ressuscite la magie. Je ne sais pas si cette poésie parle encore aux adolescents d'aujourd'hui comme elle m'a parlé à moi, qui, enfant en vacances chez ma marraine, me rassurais en m'endormant au bruit crissant des trains de la gare toute proche, ou qui sentait la griserie du partir dans le mouvement des vagues qui agitaient de simples chalutiers dans le port de la ville aujourd'hui voué à la plaisance. Je suppose que c'est d'un autre siècle. D'un siècle où voyager, même avec l'idée de la vitesse, s'inscrivait encore dans la durée.

Existe-il un poète de l'aviation civile ? Quel charme à attacher sa ceinture dans un couloir rempli de passagers ? A sentir la vibration dans son fauteuil au décollage, seul moment un peu excitant, à apercevoir quelques nuages dans un hublot minuscule, puis attendre, comme entre deux stations de métro, qu'enfin le zinc se pose en espérant qu'un moteur n'explose pas ou qu'un terroriste ne sorte pas sa grenade, cela, quoiqu'on soit passé quasi nu entre les portiques de sécurité, ou que le pilote ne rate pas la piste, etc ! Au reste, les drames de l'aviation sont la seule poésie des voyages supersoniques comme l'ont très bien chanté Michel Polnareff ou Nino Ferrer, lesquels toutefois je ne compare pas avec Valery Larbaud !

La difficulté concernant les poésies de Larbaud/Barnabooth est que j'ai envie de tout citer car je les aime toutes !


Ode

Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne, à travers l'Europe illuminée,
O train de luxe ! et l'angoissante musique
Qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré,
Tandis que derrière les portes laquées, aux loquets de cuivre lourd,
Dorment les millionnaires.
Je parcours en chantonnant tes couloirs
Et je suis ta course vers Vienne et Budapest,
Mêlant ma voix à tes cent mille voix,
O Harmonika-Zug !
J'ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre,
Dans une cabine du Nord-Express, entre Wirballen et Pskow.
On glissait à travers des prairies où des bergers,
Au pied de groupes de grands arbres pareils à des collines,
Étaient vêtus de peaux de moutons crues et sales...
(Huit heures du matin en automne, et la belle cantatrice
Aux yeux violets chantait dans la cabine à côté.)
Et vous, grandes places à travers lesquelles j'ai vu passer la Sibérie et les monts du Samnium,
La Castille âpre et sans fleur, et la mer de Marmara sous une pluie tiède !
Prêtez-moi, ô Orient-Express, Sud-Brenner-Bahn, prêtez-moi
Vos miraculeux bruits sourds et
Vos vibrantes voix de chanterelle ;
Prêtez-moi la respiration légère et facile
Des locomotives hautes et minces, aux mouvements
Si aisés, les locomotives des rapides,
Précédant sans effort quatre wagons jaunes à lettres d'or
Dans les solitudes montagnardes de la Serbie,
Et, plus loin, à travers la Bulgarie pleine de roses...
Ah ! il faut que ces bruits et que ce mouvement
Entrent dans mes poèmes et disent
Pour moi ma vie indicible, ma vie
D'enfant qui ne v
eut rien savoir, sinon
Espérer éternellement des choses vagues.


Scheveningue, morte-saison

Dans le clair petit bar aux meubles bien cirés,
Nous avons longuement bu des boissons anglaises
C’était intime et chaud sous les rideaux tirés.
Dehors, le vent de mer faisait trembler les chaises.

On eût dit un fumoir de navire ou de train :
J’avais le cœur serré comme quand on voyage ;
J’étais tout attendri, j’étais doux et lointain ;
J’étais comme un enfant plein d’angoisse et très sage.

Cependant tout était calme autour de nous !
Des gens, prés du comptoir, faisaient des confidences.
Oh ! Comme on est petit, comme on est à genoux,
Certains soirs, vous sentant si prés, ô flots immenses !


Alma Perdida

À vous, aspirations vagues ; enthousiasmes ;
Pensers d’après déjeuner ; élans du cœur ;
Attendrissement qui suit la satisfaction
Des besoins naturels ; éclairs du génie ; agitation
De la digestion qui se fait ; apaisement
De la digestion bien faite ; joies sans causes ;
Troubles de la circulation du sang ; souvenirs d’amour ;
Parfum de benjoin du tub matinal ; rêves d’amour ;
Mon énorme plaisanterie castillane, mon immense
Tristesse puritaine, mes goûts spéciaux :
Chocolat, bonbons sucrés jusqu’à brûler, boissons glacées ;
Cigare engourdisseurs ; vous, endormeuses cigarettes ;
Joies de la vitesse ; douceur d’être assis ; bonté
Du sommeil dans l’obscurité complète ;
Grande poésie des choses banales : faits divers ; voyages ;
Tziganes ; promenades en traîneau ; pluie sur la mer ;
Folie de la nuit fiévreuse, seul avec quelques livres ;
Hauts et bas du temps et du tempérament ;
Instants reparus d’une autre vie ; souvenirs, prophéties ;
Ô splendeur de la vie commune et du train-tr
ain ordinaire,
À vous cette âme perdue.


Vœux du poète

Lorsque je serai mort depuis plusieurs années,
Et que dans le brouillard les cabs se heurteront,
Comme aujourd’hui (les choses n’étant pas changées)
Puissé-je être une main fraîche sur quelque front !
Sur le front de quelqu’un qui chantonne en voiture
Au long de Brompton Road, Marylebone ou Holborn,
Et regarde en songeant à la littérature
Les hauts monuments noirs dans l’air épais et jaune.
Oui, puissé-je être la pensée obscure et douce
Qu’on porte avec secret dans le bruit des cités,
Le repos d’un instant dans le vent qui nous pousse,
Enfants perdus parmi la foire aux vanités ;
Et qu’on mette à mes débuts dans l’éternité,
L’ornement simple, à la Tous
saint, d’un peu de mousse.

Enfin ce dernier texte extrait d'une nouvelle intitulée Gnenny-toute seule et qui pourrait être un poème, un poème résumant toute ce que Valery Larbaud a été, un homme, comme Breton le rêvera plus tard dans le Manifeste du Surréalisme, qui ne voulait pas perdre son enfance et ne l'a jamais perdu tout à fait :

Car j'ai assez de jouer à la grande personne depuis des années. Je m'y prends trop mal. J'ai essayé de m'intéresser à leurs idées, à leurs histoires, je n'ai pas pu. J'ai essayé de partager leur manière de voir, leurs passions sérieuses, leurs ambitions ; je n'y ai pas réussi. J'ai tort peut-être. Mes seules vraies joies ont été mes images, mes jouets, les rêveries des poètes et le plus secret amour. Veuillez seulement ne pas me déranger, et que vos visites soient pour moi ce qu'étaient les visites de Gwenny dans Florence Villa ; nulle parole impure, nulle pensée méchante ; laissez-moi reprendre mon enfance où j'en étais.


08/02/13.

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