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Histoire d'en poudre

Un procès pour l'éternité (fable approximative).

2 Novembre 2014 , Rédigé par Merode Vercelli Publié dans #Contes

Un procès pour l'éternité (fable approximative).

Or, voici que sur l’air

(vérité et mensonge)

de :

PO ET ZI BOUM BOUM !

PO ET ZI BOUM BOUM !

PO ET PO

PO ET PO

PO ET ZI BOUM BOUM !

PO ET ZI BOUM BOUM !

S’avançait Majestueux le Prince

D’un beau peuple de cornichons.

Pourpre des rideaux lourds sur le velours du soir, le reflet de mille bougies vacille sur les diamants de la couronne.

Maintenant, sur le marbre poli de la dalle, le Prince, en sa robe rigide entraînant le cortège, glisse. Il se dirige vers la table du festin, scandée par quatre pieds puissants, au milieu de la salle et couverte de plats d’étain, étincelants sous le flot de feu des flambeaux et des lustres.

Mais pourquoi cet éclair zébrant les yeux du Prince et pourquoi la stupeur arrondissant ses lèvres ?

C’est que les plats sont vides.

Alors, le rouge monte au masque ordinairement blême du Roi. Le sang boue dans ses veines. Comme brisant l’opale de leur impassibilité native, les globes oculaires royaux, s’animent. Poussant l’épais brocart bordé de franges de leur paupière, ils semblent vouloir échapper à l’orbite qui les enchâsse. Ils roulent à droite et à gauche en un mouvement mécanique, comme cherchant dans l’éclat du métal à la surface lisse, dans les transparences du verre, dans la douceur luisante des faïences, des porcelaines, ce qui pourrait calmer la clameur, en bas, du ventre également royal, mais affamé.

Ils cherchent, en inspectant tous les possibles, le fantôme, la trace à peine, d’une explication dont la noble cervelle du Roi, à défaut de son estomac déçu, pourrait se satisfaire.

Ainsi qu’un chien un os, ils cherchent, mais ils ne trouvent rien.

A tout le moins c’est une farce, un affront qu’il faut faire payer. L’exigence s’impose, il faut un responsable !

Sa Majesté se tourne vers son chambellan. Le chambellan se tourne vers ses dix ministres. Les ministres se tournent vers leurs secrétaires d’état. Les secrétaires se tournent vers les fonctionnaires. Les fonctionnaires se tournent vers les domestiques dont les regards se tournent vers le cuisinier.

« Qu’on pende le cuisinier » gronde le chambellan ! Mais le Roi fait un geste. Il n’est pas dans ses habitudes de pendre les cuisiniers sans procès. On fait quérir des avocats, un procureur, un juge. Le cuisinier enchaîné est amené devant la cour. La foule des journalistes s’entasse. Les flashes crépitent. Le Prince atterré et le chambellan ulcéré donnent leurs impressions au micro des radios, à la caméra des télévisions. Le procureur échange avec les avocats des regards d’encre et Monsieur le juge frappe de son marteau à coups redoublés comme pour éveiller le silence qu’il tranche aussitôt de ces mots : LA SEANCE EST OUVERTE !

Le procureur prend la parole et déverse sa bile. Au nom du Roi, il accuse le cuisinier d’avoir failli à son office et il déploie la banderole des motifs criminels qui, ce jour, ont empêché les mains du cuisinier de plumer le poulet, d’éplucher la pomme de terre, d’équeuter le haricot, d’égorger le mouton et de cueillir le fruit. Qui ont, ce jour, empêché ses mains de tenir la casserole, de planter le couteau, de tourner la cuillère. Qui ont empêché ses mains, ses mains de fainéant, de verser l’huile, de déboucher le vin et jeter par poignées les herbes de Provence. Et pourquoi ses doigts ne se sont pas coupés en même temps qu’ils auraient haché menu l’ail. Et pourquoi ses yeux n’ont pas pleuré de chagrin sur la pelure de l’oignon.

L’emphase du procureur, en grands gestes de robe noire, s’envole et fait vibrer la salle. Des perles de cristal allumant une étoile, roulent sur les joues amaigries du Prince.

On fait paraître les témoins. Un à un, les courtisans défilent et font part de ce qu’ils ont vu. Une table bien mise certes, et la vaisselle scintillante, mais les plats fort déserts et les carafes vides.

Et le Prince lui-même témoigne. Il fait se lever la houle du scandale et arrache à la foule un fleuve de sanglots quand il évoque l’amère sécheresse de sa bouche assoiffée et les borborygmes de son estomac tordu par la douleur et par l’insupportable attente. Avec véhémence, il demande que justice soit rendue et il supplie qu’on en finisse.

Pareille au ballon à l’hélium dans le ciel, l’émotion monte. Pareille à l’Hindenburg, elle s’enflamme, explose quand le Roi affaibli défaille, s’affaissant à la barre. Alors les pages se précipitent emportant sur une civière le corps inanimé du Roi. Autour les médecins dubitatifs établissent ou réservent leurs diagnostiques et le clergé déjà donne l’extrême onction en chantant des cantiques. La foule sur les bancs n’est plus qu’un cri car c’est assez du spectacle de la torture et elle hurle « à mort, à mort le cuisinier coupable ! Qu’on le pende, qu’on l’écartèle, qu’on l’empale et qu’on obstrue sa gorge avec ses testicules ! » Le chahut à son comble, le juge jouant du maillet décide de suspendre la séance. Des stylos, des téléscripteurs, des claviers d'ordinateur, coule un océan d’encre et les médias publient mille photos et autant de vidéos en boucle du prince agonisant. Les polémiques sont lancées qui concernent sa succession, l’avenir du royaume et le cours chutant de la bourse. Et les flashes spéciaux ponctuent le temps à la radio. Les journaux de 20 heures, à la télévision font leur Une de l’événement, après les résultats de la Coupe des coupes des champions de coupes de foot-ball, après le tournois de tennis à Roland Garros, après le quinté + et après la victoire dans le dernier Grand Prix de Michaël Schumacher sur sa Ferrari rouge.

Cependant sur son lit dans la chambre de l’hôpital, le Roi sous perfusions revient à lui. Chacun admire son courage quand il se lève décidé à reprendre conscience et quand il affirme que, dès demain, il assistera à la suite des débats.

Une aube passe et de nouveau le tribunal se met en place.

La défense intervient.

« Votre Altesse, Monsieur le juge, messieurs les jurés » disent les avocats, ajoutant que leur plaidoirie sera courte et qu’ils ne veulent en aucun cas prolonger les souffrances de sa Majesté le Roi. Au reste, le cuisinier a reconnu sa culpabilité. A ceci près que les motifs inventés par Monsieur le procureur, quelques heures auparavant, sont le produit débile d’une imagination bornée. Coupable, oui ! Mais de quel crime en vérité ? D’oubli ou de paresse ? A moins qu’il n’ait, sciemment, élevé en son cœur le ver de l’intention ? Peut-être bien, Messieurs, mais regardez cet homme ! Que voyez-vous ? Vous voyez, Messieurs, un Artiste !

Avec le respect que l’on doit au Roi, et en dépit de la compassion que l’on éprouve - qui ne l’éprouverait pas ? - pour les cris de Sa Majesté Sa Panse torturée par la faim, de la pitié qu’appellent les soubresauts de son Altesse Sa Langue, épaissie et impatiente de l’eau, du vin, peut-être du champagne, qui étancherait la légitime soif qui fait se resserrer son Éminente Gorge et se tordre comme un torchon ses Sublissimes Lèvres, il faut regretter que les Yeux Magnifiques mais égarés de fureur du Prince n’aient pas su transmettre à la compréhension de sa Sérénissime Cervelle les délices de l’effet de surprise, les joies de l’inattendu, et le sentiment de l’humour, somme toute délectable autant que l’aile du poulet, que la rillette en pot, que le navet, la carotte ou le chou, l’abricot ou la crème anglaise, l’omelette norvégienne et le baba au rhum ! Il est regrettable que les yeux aveuglés de colère du Prince n’aient pas su, éblouis par l’impeccable ordonnancement de la salle et par la délicatesse des objets subtilement ouvragés offerts à leur appréciation, transmettre à la contemplation émue de son Esprit, combien Raffiné pourtant, le sentiment de l’Art et de la Beauté en quoi le Prince eût trouvé la compensation aux douleurs émanées des parties basses de sa très Noble personne.

Car, s’il est vrai que le cuisinier nourrît une intention, ce fut celle, patente, de plaire à son Intelligence plutôt que contenter l’appétit de son ventre, certes compréhensible en ces huit heures tapantes, mais ô combien trivial et indigne de sa Majesté !

Mais on fait venir les témoins à décharge. La dinde, l’agneau, le lièvre et le sanglier jurent sur la Bible de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. La tomate, l’oignon, la patate douce et le flageolet, le petit pois, le radis, le haricot sec et même l’infecte concombre ou l’écœurante soupe au lait et au potiron, jurent. Le camembert et la tome de chèvre, le gouda et le Saint-Nectaire, le gruyère et la Vache Qui Rit, jurent. L’ananas et le jus d’orange, la vigne et la canne à sucre, la pêche, la cerise et le pruneau cuit jurent. Et tous affirment qu’à manger ou à boire, crus, bouillis, rôtis ou à la croque au sel, dans un bain d’huile, en daube ou à la béchamel, avec un collier d’épices ou dans leur propre jus, ils sont moins, bien moins affriolants que l’effet de surprise, moins séduisants que l’inattendu briseur d’habitudes, moins délectable que l’humour, cet amant fidèle de la relativité des choses, et moins, bien moins délicats que la porcelaine peinte ou le cristal taillé, et moins éblouissants que l’éclat d’étain du plat vide, mais lustré, narguant les tiraillements d’une faim en définitive stupide. Et même, artistiquement mis en scène, les uns pour ornement des autres, avec leur saveur et leur goût, qu’ils demeurent moins vifs et moins brillants, moins essentiel que le désir, moins profonds que la déception et moins, bien moins capables d’ébranler l’émotion forte et véritable que le sentiment de leur absence ! Surtout, ah ! Surtout quand ce sentiment se pare, comme aujourd’hui, du diadème de l’exception !

Le juge, circonspect, met fin à la séance. Les jurés délibèrent et le Prince quittant la salle réunit son Conseil. Sa Majesté ne va-t-elle pas perdre la face ? Le chambellan est limogé. « Le prévenu, s’il est reconnu innocent, que le masque m’en tombe ! tiendra parfaitement votre place » lui dit en substance le Roi, « s’il est coupable, et à la seule condition qu’il me prépare immédiatement un sandwich, j’accorderai sa grâce ».

Longtemps délibérèrent les jurés, il se pourrait qu’ils délibèrent encore.

FAIM

08/02.

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