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Histoire d'en poudre

Tombeau pour un narcisse.

3 Novembre 2014 , Rédigé par Merode Vercelli Publié dans #Poésie

Tombeau pour un narcisse.

Ce soir, le roi Pilouface s’ennuie à la fenêtre du suicide. O le rouge des géraniums pendu sur le vide qui baille ! On lui voit le fond de la gorge et ce fond arrache ses yeux à leur orbite. C’est une angoisse en ses voiles flottants, c’est un vertige, il suffirait d’un pas, d’un petit pas… Mais le brin d’herbe se tient droit, le brin d’herbe ne bouge pas, le brin d’herbe est au garde à vous devant le vide général qui hurle !

Et Pilouface tourne en rond avec ses mains nerveuses et qui se tordent dans son dos. Il tourne en rond tout en haut de sa tour. Entre les colonnes de marbre ou de porphyre, délicatement ciselées et montant en spirale pour soutenir l’ogive, s’étend la plaine jusqu’aux brumes de l’horizon. De temps en temps, Pilouface se penche. Il voit en bas, très loin en bas, les toits des maisons de la ville comme autant de dents cariées, blotties les unes contre les autres et le réseau mesquin des rues, infecte fourmilière au pied de l’éléphant. Il méprise le peuple indolent qui s’y terre et peste contre cette racaille industrieuse qui engrange le blé en commandant à des armées de vaches.

Enfin cela, s’était hier. L’ombre a bougé sur le cadran solaire et maintenant il voit la ville s’étendre à l’Occident et à l’Orient, tranchée par le sabre des autoroutes, avec ses barres et ses tours dans la mer grise quadrillée sous un ciel de pétrole tendant ses pis aux maigres arbres. Titanics de banlieue s’allumant dans le soir et le matin sombrant dans leur laideur tandis qu’en sortent les cloportes qui courent après le bus, le tram, le train. Il y a du bruit dans la gare, on se bouscule au portillon, et chacun court, enjambant les clochards, après son but, son mystérieux but !

Ah ! quand bien même on enchaînerait un collège d’intellectuels à une table de travail, avec pour mission de découvrir, dans les méandres subtils et multiples du corps social, la finalité des gestes qui chaque jour s’accomplissent avec une régularité si implacable qu’elle fait honte aux aiguilles du temps, que c’est bientôt, tout au bout de l’éternité, à une congrégation de squelettes qu’on demanderait le secret de la poussière !

O lyrisme de lave-linge, Pilouface, Pilouface, regarde-toi devant la glace ! Comme évidemment elle fond, tu songes à tes gloires rêvées, à tes châteaux de sable et au vent dans les vieilles branches. Tu fus l’homme de la situation. Soleil et lune, rayon incendiaire, brouillard et pluie, Dieux qui descendent de l’orage avec un pied rose qu’ils posent sur ton front étoilé. Car tu fut l’homme de la fable. Tu rassemblas la foule et tu accomplis ce miracle d’ouvrir ses yeux émerveillés d’enfant sur un monde magique. Tu dis : je suis le Grand Gourou et j’accomplis les gestes. Tu brandis une croix de bois. Tu mangeas un morceau de carton. Tu bus un verre de vin. Quand tu fus soûl, tu dis : je suis Pierre et sur Pierre j’ai bâti mon église il y a déjà un certain nombre d’année…

La foule te crut sur parole ! La foule dit Amen. Elle se prosterna. Elle s’agenouilla. Elle rampa et se roula dans la poussière, elle s’en couvrit la figure. Elle se flagella avec des chaînes cloutées. Elle cria qu’on lui pardonne ses péchés. Elle monta sur les rotules des escaliers de rocailles. Elle pria, pria et pria le Seigneur qu’il lui accorde, au prix de tant de souffrance, un ticket pour le paradis. Et le Seigneur urbi orbi a béni ses blessures comme elle bénissait les siennes en un fleuve de sang…

Tu fus aussi l’homme de la tribune. O les drapeaux qui s’agitaient quand tu passais rapide derrière l’escadron des motards dans ta voiture de reflets. O les logos. O les petites phrases répercutées dans les journaux, disséquées, auscultées, commentées, pour indiquer quel nord ? Si énorme fut le poids de ta tête qu’il lui fallut le soutien des ministres. Si enflées furent tes chevilles qu’elles entravèrent ta marche vers un bonheur au loin. Et si troublée ta vue…

N’importe puisque dans tes yeux se contemplait la foule. Tu chaussas les lunettes héritées de sœur Anne, tu raclas le fond de ta gorge et tu débitas deux ou trois mensonges. La foule flattée applaudit à tout rompre. Elle s’emmitoufla dans ton discours et elle admira ton courage. Il en faut pour se compromettre et elle admira que, pour elle, tu te compromisses. Et toi, infatigable, pas l’ombre d’une gêne ou d’un scrupule. Sans tremblement, sans répugnance, habile à manipuler la dépouille - proie palpitante étoilée de ta convoitise comme derrière le comptoir le couteau traversé d’éclairs du boucher - tu t’enfonças dans la chair de la foule et tu endossas la peau d’âne égorgé du pouvoir.

Et tu fus l’homme de la guerre. Il en vient une toujours après la bonace. Grelottent les squelettes, voici les capitaines. Qu’ils lèvent une armée, qu’on selle ton cheval, qu’on dépoussière ton armure, qu’on astique ton glaive ! Tu pars demain vers la gloire des combats, l’or des pillages, la chair des esclaves ou le sang de la liberté ! Tu pars en tête. L’armée s’ébranle en un cliquetis de ferraille. A ta suite les commandants et la troupe interminable des jeunes hommes enrôlés, enfin les lourds chariots remplis de victuailles, de réserve de poudre et des fûts de canon et derrière la poussière. Indifférent au sifflement des flèches à tes oreilles, à celui des balles et de la mitraille, à celui des boulets, à celui des missiles, héroïque, tu t’avances et l’horizon recule. L’empire est là devant dans les ruines fumantes.

Tu quittes le chemin et tu gagnes les hautes herbes. Tu franchis des coteaux, des rivières et tu traverses des forêts, des marécages, des mers, des océans. Tu installes ton camp sur la plage. Les canadiennes font un cercle et les jeunes soldats vont nus se baigner dans les vagues. Ah ! Par ce beau temps que faire d’autre ? Le soleil dore leurs corps blancs et blonds. Quand ils reviennent rouges vers le camp, ils installent les tables pliantes et les chaises de toile. Ils allument un feu et y font griller des saucisses. Ils rient et boivent, puis ils chantent d’improbables chansons en oubliant le sel et les coups de soleil qui cuisent leur dos et leurs cuisses.

L’astre descend sur la mer violette. Longtemps elle le suce comme un bonbon rose puis elle l’ingurgite. La nuit vient. La première nuit de conquête ! On danse autour des feux. On écoute l’aède. On mime des combats. On s’empoigne. On s’étreint. Le vin coule avec les effluves d’une chaude camaraderie. La tendresse vient se nicher au creux des mains viriles et les yeux du désir coulent pareils à des fontaines. On se débraille et on se débraguette. La nuit s’avance, les plus beaux sont déshabillés, muscles roulant, peau scintillante et le corps ambré par la flamme, ils s’offrent à la caresse des paumes, à la vigueur des pines. Cela jusqu’au matin puis ils s’endorment.

A l’autre bout, la mer recrache son noyau. Midi monte et voilà les premiers visages, tout embrumés encore et les yeux lourds de rêves. L’eau bout dans une casserole sur un petit réchaud bleu, et à la première bêtise faite ou dite, éclate le masque des grognons. Avalé le café, ils sont à la douche puis ils se dirigent vers la plage. Ils plongent dans les vagues. Ils jouent comme des enfants. Puis ils s’allongent sur le sable en s’enduisant mutuellement le dos et les fesses de crème. L’œil à l’abri sous leurs lunettes noires, ils bronzent en lisant, en dormant, en bavardant ou en écrivant des cartes postales. Et brille plus fort à leur cou la chaîne d’argent ou d’or qu’ils portent pour tout vêtement. Cela dure environ trois semaines. Ils plient bagage. Ils s’en vont comme ils sont venus. Tout juste ont-ils laissé le lait de leur peau dans les vagues.

Les vacances s’achèvent, la guerre continue ! A nouveau les bombes explosent. Il faut fuir, par les bois, par les steppes. On s’embourbe dans les marais, les rivières charrient des cadavres au milieu des glaçons et l’horizon recule. C’est la débandade, c’est la débâcle et le vent hurle ! L’armée s’amenuise. Trahie, elle se meurt, et on achève les blessés, les malades, les retardataires ; et les capitaines désertent. Et tu es seul. Tu fuis mais le vent ralentit ta course. Il s’infiltre dans ton armure et te dévêt de ton courage, de tes illusions, de tes rêves. Ou sont les villes mises à sac, les palais promis au désastre ? Ou sont les trésors arrachés ? Les filles culbutées et les hommes joués aux dés, les jeunes pour la sodomie, et les plus vieux pour l’esclavage ?

Ou est l’Empire et ton couronnement ? Ou sont les lois qui auraient défini ta liberté et leur servage ? La plaine, la pluie, le vent, la neige et le prince arrogant devenu l’ombre de sa fuite. Sous ton horrible popotin de Père Ubu, ton fidèle cheval a croulé. Adieu, doux et serviable Gagarine, nous nous sommes trompé, nous n’avons jamais été l’enfant des étoiles. Te voilà dans le froid et vêtu d’une feuille morte.

Et tu la vois venir du fond de ta myopie. Elle vient et te montre ses seins. Elle écarte les cuisses. Elle te dit : je suis la femme, je suis Eve, Hélène, Marguerite. Elle te dit : je suis l’image de ton rêve, je suis un mythe et en même temps la réalité. Je suis la séduction, je suis le sexe et je suis la sainte. Elle te dit : je suis ta sœur, ta fiancée, ta mère. Je suis ton pays et je suis l’étrangère. Je suis la beauté, chaque jour tu m’inventes. Je suis la Révolution innocente. N’oublie jamais, tu tombas de mon ventre ! Elle te dit : dans mon vagin tu glisseras tes pleurs. Elle chante : les yeux de maman sont des étoiles et tu vois sur la laque bleutée de ton lit passer les hirondelles argentées. Elle te dit le firmament, l’enfermement, l’enfer-maman. Elle te dit : je suis ta naissance et ta mort.

Elle te dit des balivernes et tu pleures sous tes cheveux gris. - Pilouface, Pilouface, réveille-toi ! J’étais folle d’inquiétude. Comme ils paraissaient agités tes yeux dormant sous tes paupières ! Veux-tu que j’appelle un docteur ? Je suis sûre, tu as de la fièvre. Ah ! toujours, tu me fais tourner le sang. Veux-tu un peu d’eau sucrée ? Un peu de purée avec du jambon peut-être ? Une pomme ? Un petit gâteau ? Un yaourt ? Un suppositoire ? Non, ne sors pas du lit. Repose-toi, tu iras à l’école demain si tout va bien...

Longtemps tu restes avec la mort. Mais elle ne t'atteint pas. Pas encore. Il y a une ressource, un fil qui te tient encore à la vie. Un cavalier noir sous une armure d'or et qui s'avance vers toi. Du bout du temps il arrive sur son palefroi. Il se fraie un chemin dans les ronces, il franchit la porte, il est dans l’enceinte et il va droit jusqu’à la tour. Il monte l’escalier, il pose un baiser sur tes lèvres. Un long baiser et tes paupières s’ouvrent. Tes yeux sont dans ses yeux et tu y vois des étincelles. La lumière des lustres inonde le caveau de ta cervelle. Tu te lèves dans un palais. On y donne des fêtes. Tu apprends à danser et à rire et dans le tourbillon, toujours, partout, tu vas au pas léger de ton compagnon d’or sous un ciel de feu d’artifice.

Comme il est loin le jour opaque pareil aux immeubles de verre qui bouchent l’horizon et filment le néant des choses ! Comme il est loin le jour distributeur de mauvais rôles ! La nuit où tu t’enfonces, à chaque pas de danse, comme nu sous la lune douce en dépit des musiques et des lumières fracassantes, la nuit est claire et transparente. La nuit est source, elle devient fleuve, tu y bois, tu t’y baignes, ivresse et mouvement ne font plus qu’un, et toujours à la nage t’entraîne le compagnon d’or.

Parfois vous vous arrêtez sur des plages qu’abritent des monts sombres. Vous y faites l’amour avec d’autres garçons comme toi venus du remords. Et puis tu repars et t’enfonces, toujours plus profond dans la nuit giboyeuse. Tu descends dans les fosses, tu vas pêcher les poissons noirs, tu deviens un chasseur, un pêcheur de diamants. A l’infini l’oubli déploie sa guirlande de verres. Tu les bois tous en poursuivant une comète.

Puis il y a ce moment ou l’alcool qui se transformait en joie se transforme en graisse. Le compagnon d’or se fait compagnon de plomb et toi pauvre Pilouface tu ne crois plus à ta chanson. Le pas alourdi et la couronne de travers sur ton front qui s’effondre, tu regagnes ta chambre. Tu fermes la porte, tu tire les rideaux, tu te voues à la nuit liquide. Dans le whisky tu ouvres les fenêtres du feu. Les derniers flashes crépitent. Tu te roules dans les clichés. Tu meurs noyé.

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