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Histoire d'en poudre

Le roi Mot. (Ebauche)

6 Novembre 2014 , Rédigé par Merode Vercelli Publié dans #Contes

Le roi Mot. (Ebauche)

Comme les lettres sur la page, la foule se pressait au passage du roi Mot. O le roi majestueux ! le roi prestigieux ! et même prestidigitateur sans avoir besoin d'un moteur.

- Majestueux, majestueux, c’est vite dit, s’esclaffa Monsieur Conérien, en enfonçant son coude entre les côtes de son voisin, un vieil académicien qui semblait dormir. Il me paraît plutôt miteux ce prince, avec son M animal mou, mal foutu et qui meugle, son O de stupeur, son T tragique comme une potence. Quel triste équipage ! On voit qu’il a beaucoup régné !

- Vous êtes sévère, Monsieur, dit l'académicien qui aussitôt se présenta : Monsieur Jecétout pour vous servir, puis expliqua : le Roi Mot, vous savez, est encore jeune mais sa vie est très agitée, aussi …

- Mais qui sont ces deux là, interrompit Monsieur Conérien, qui le poussent et le pressent ?

- Ce sont ses parents, leurs Majestés le Prince de Son et la Princesse de Signe, répondit M. Jecétout.

- Le Prince de Son et la Princesse de Signe, répéta M. Conérien, comme hébété. Épatant, ne trouvez-vous pas, comme en dépit de son grand âge le Prince de Son a l’air vert !

- Ah ! Ne m’en parlez pas, se lamenta M. Jecétout, il arrive souvent, trop souvent, qu’on entende que lui ! Et il se dit assez que le Roi Mot ne serait qu’un fantoche. Que le véritable gouvernement serait entre les mains autoritaristes de Son ! Quant à la Princesse de Signe, vous voyez comme moi qu’elle a beaucoup souffert. Ses jours, pense-t-on, sont comptés.

- Mais alors, dites-moi, pourquoi Son, s’il avait encore la force de régner, abdiqua-t-il en faveur de son fils ?

- Abdiquer, Monsieur, n’est pas le terme exact, et puis cette histoire est lointaine, aussi très compliquée. Pour la comprendre un peu il faudrait remonter jusqu’aux origines, ce qui nous prendrait un temps infini.

- Allons, allons, insista M. Conérien, ne me faites pas languir, parlez, prenez le chemin court, et résumez-moi cette histoire!

- Eh bien, eh bien, commença M. Jecétout ravi de pouvoir étaler sa science et en cherchant ses mots, au début, tout au début et autant qu’on le sache, était, enfin on le suppose, oui, l’Impératrice du Silence. (Là, M. Jecétout marqua une pose, regarda dans les yeux son interlocuteur comme s’il doutait tout à coup ou comme s’il était amené à inventer) Il reprit: elle était assise, très belle avec un sourire de béatitude, parée de joyaux et de perles aveuglantes, dans une robe d’or, sur un trône d’argent et en même temps dans les bras de son époux l’Empereur de Néant. Vous voyez la scène ?

- Pas du tout, signifia M. Conérien l'air tout à fait abruti.

- De Néant, repris fébrilement M. Jecétout, nous ne savons pas grand chose et nous ne saurions le décrire, sinon qu’il était grand, immensément fort. Aucune figure nette, aucune allégorie, ne s’attache vraiment à lui. Il est probable qu’il joua dans notre histoire un rôle important, mais ce rôle demeure difficile à cerner…

- Oui, oui, je le conçois, dit M. Conérien dont le regard paraissait plongé dans le vide.

- Il semble, en fait, continua M. Jecétout, qu’il se soit confondu avec l’étendue même de son empire, celui de l’Innomé. Mais résumons et contentons-nous de dresser rapidement l’arbre généalogique de la famille du Roi. Je ne vous parlerai, Monsieur, que des principaux acteurs qui déjà…

- Oui, oui, au fait, s’impatienta M. Conérien.

- Des amours de Silence et Néant naquirent Calme et Sérénité. A leur tour ils engendrèrent Paix, Harmonie, mais aussi Ennui. Un enfant monstrueux, vorace, féroce, d’une inégalable puissance. De l’union de Paix et d’Ennui naquirent Révolte, Folie, Chaos mais aussi Liberté. Du moins, c’est là ce que l’on croit ! De cette dernière si vous voulez bien nous ne parlerons pas maintenant puisque le procès auquel nous allons assister aujourd’hui, est, si je ne m’abuse, un peu le sien. Mais bref. Révolte et Folie semèrent un grand désordre dans tout l’empire et comme si cela ne suffisait pas ils enfantèrent Cri et Geste. Par chance, enfin c’est là une façon de dire et pour aller vite, Cri rencontra Harmonie, tandis que Geste rencontra Matière. D’où venue ? Nous ne le savons trop, ajouta M. Jecétout, car tout le monde en ce cloaque pouvait épouser tout le monde. Alors, d’Ennui et de Révolte ou de Liberté ou d’autres antécédents ou enfants que nous aurions omis, ma foi ! Le fait est que du mariage de Cri et Harmonie naquit Son, du mariage de Geste et Matière naquit Signe tels, Monsieur, que vous les voyez là.

- Très bien, mais voilà qui n’explique pas pourquoi Son et Signe abandonnèrent à Mot le pouvoir. Ou, tout du moins, si j’ai bien compris, son apparence !

- Cela est vrai, mon cher ami, dit M. Jecétout qui s’échauffant à son récit devenait familier, mais laissez-moi poursuivre. Comme nous l’avons dit, lorsque Révolte et Folie apparurent dans l’Empire, un grand désordre s’installa. L’Impératrice du Silence éprouvait beaucoup de difficulté à maintenir Calme et Sérénité à la tête de ses royaumes. Et comme ce grand fainéant de Néant ne réagissait guère, c’est Chaos qui pris le pouvoir. Aidé de Cri et Geste, il chassa Calme, Sérénité et repoussa l’Impératrice en de lointains et restreints domaines que depuis elle n’a plus quitté. On dit qu’elle y tricote en compagnie d’une vieille amie, la duchesse Résignation. Sans arme qu’elle était et sans l’appui d’un époux dont la passivité semble la principale caractéristique, elle abandonna l’essentiel de l’Empire, désormais fracturé en royaumes rivaux, à Chaos et à Insolence dont je renonce à vous parler plus en détail. Il fallut attendre, dit-on, la naissance de Son, mais celle aussi de Signe pour qu’Ordre dont ils se firent un allié, tentât de se dresser contre Chaos et les débordements de Révolte, Folie, Cri, Geste et autre. Est-ce clair ? Demanda M. Jecétout.

- Certes non, répondit M. Conérien, mais c’est sans importance poursuivez.

- C’est qu’Ordre, voyez-vous, est un modeste capitaine. Un peu borné, sans envergure, toujours à poser des barrières que Révolte, Folie ou Liberté se faisait une joie de renverser. Sans arrêt il fallait recommencer et sans arrêt c’était la guerre, encore qu’elle ne fût pas alors personnifiée.

- Je n’y comprends rien, dit M. Conérien.

- N’importe, dans toute cette agitation vous comprendrez que Son et Signe aient eu beaucoup de mal, l’un à se faire entendre et l’autre à être lu, quoique Regard déjà fût né mais le nez toujours aux nuages qui n’avait pas encore épousé Attention. Laquelle, on ne sait trop comment, un beau jour lui sauta dessus ! Mais c’est une autre histoire ! Vous vous en doutez, les technologies n’étaient pas ce qu’elles sont. En désespoir de cause, encore que cette proposition soit très relative, Son, trop souvent, pour qu’on l’écoutât à défaut de l’entendre, faisait appel à Cri, son père. Mais le monstre effrayant tout le monde il y avait peu de chance d’être compris. Des turbulences de Geste, lui aussi appelé à la rescousse, il n’y avait pas beaucoup à attendre non plus. Au reste la portée de l’un et de l’autre était limitée et leur œuvre aussitôt accomplie, on voyait Cri s’étouffer dans un râle et Geste, le pauvre mutilé, bêtement s’évanouir. Communiquer au loin, encore que le loin fût et autant qu’aujourd’hui chose très relative, était tout à fait mal aisé. Il y fallait des messagers, des intermédiaires, des bouches, des oreilles, des jambes et autant d’organes ou d’appareils dont la fiabilité laissait à désirer. Mais en admettant même que le message fût délivré à bon port sans avoir subi de dommage, il lui fallait encore avoir quelque chance de s’installer dans la durée, et donc utiliser les services de Mémoire, une vieille fille un peu sourde, un peu rétive, qui, l’acceptât-elle, le conservait enfermé dans ses coffres. Avec le grand danger qu’Oubli, son facétieux compagnon, ne lui subtilisa les clés…

- Au fait, au fait, s’impatienta M. Conérien que ces digressions oiseuses finissait par agacer.

- Alors, mon bon Monsieur, repartit M. Jecétout vexé et qui du coup passa sur maint chapitre et sur maint personnage, il fallut Mot. Mot qui, facilita grandement la tâche de Mémoire et qui permit à Son et Signe d’installer leur Empire. Car Mot enfanta Parole et Chant et plus tard Écriture, Orthographe, Syntaxe, Conjugaison avec, comme une nichée de caniches aboyeuse, toutes les Fautes qui leur correspondent !... C’est ainsi, peu à peu, que s’établit son règne, même si, à priori, toujours couché sur le papier ou volatile au sortir des lèvres, il est loin d’être le plus fort. Même si ses parents et ses ancêtres orgueilleux et mal disciplinés n’ont pas dit, d’évidence, leur dernier mot et demeurent, derrière lui et comme en lui, toujours à s’agiter et à se disputer. Et puis, comme vous le voyez, cette histoire, comme toutes les autres est décevante, à quoi bon insister ! ...

Sur ce, Jecétout et Conérien se serrèrent la main pour ne plus jamais se revoir.

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