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Histoire d'en poudre

Le cochon (conte improbable).

2 Novembre 2014 , Rédigé par Merode Vercelli Publié dans #Contes

Le cochon (conte improbable).

Le Cochon dansait dans les soirées mondaines. D'où venu ? Nul ne le savait. Il entretenait le mystère et l’on finit par s’habituer à ses réponses évasives. Le flou dont il entourait sa présence avec une habileté appréciée de tous, lui conféra bientôt un prestige ineffable. C’était, pensait-on, quelque baron, quelque comte, quelque marquis d’un domaine lointain, quelque prince déchu, quelque artiste secret ou quelque industriel jadis prospère et que la fortune avait fui. Il laissait aller la rumeur qui ressemblait à un petit train cahotant aux wagons de toutes les couleurs comme ses dents telles qu’elles se montraient quand cette rumeur le faisait sourire.

Son indéfinissable accent étranger, autant que la crasse à ses revers de manche, en imposait, comme aussi les fragrances de sueur et de tabac mêlées au parfum de l’eau de Cologne qu’il répandait en de grands gestes maladroits tirant l’habit fripé, boudiné sur les plis de son ventre.

Cette figure étrange, perçue dans un épais brouillard, devint la coqueluche des dames exquises qu’il séduisait en les effarouchant, les apostrophant bruyamment, soufflant à leur visage rougissant la fumée empestée de ses barreaux de chaise.

Elles frémissaient à la vue de ses cheveux de poivre, de sel et de beurre coiffés en salade sur un front très bas Elles rosissaient à la vue de son nez cylindrique, de son triple menton, et en arrière de sa nuque animale ornée de furoncles violets, de ses seins qu’on devinait flasques et comprimés dans une chemise jaune et un gilet à feuilles dorées, de son ventre énorme crevant les boutonnières, de ses poignets velus, de ses cuisses courtes et larges comme des jambons sous l’étoffe tachée et passée du blue-jean, de ses souliers boueux. Le temps d’une valse ou d’un tango, elles s’abandonnaient entre ses bras épais, lui inventant des grâces improbables et une légèreté de ballon sonde.

Naïves, ces provinciales attribuaient à l’esprit poétique, à la pensée philosophique ou au dandysme, peut-être au désespoir, l’incongruité de ses plaisanteries grasses et, lui, s’en donnait à cœur joie.

Vint le jour anniversaire du Royaume. Selon une ancestrale coutume des pages délicieux en leur collant de soie se répandirent par les contrées, en invitant à une vaste cérémonie commémorative, tout ce qui se comptait de beau monde et d’esprits brillants représentatifs du prestige de la Couronne.

Le Cochon, dont la réputation s’était portée aux oreilles de la Reine, y fut conviée.

On le reçut dans le plus vaste et le plus riche des salons où il se présenta plus sale et plus grossier qu’à l’ordinaire. La Reine en devint folle et n’eut de cesse qu’on lui présentât ce génie.

Informé, le Cochon, occupé au buffet à avaler force cocktails, pâtés, petits fours et choux à la crème, exprima son désagrément. Il n’aimait guère qu’on le dérangeât au cours des repas. Mais comme on insistait, il essuya ses mains au revers de sa veste et accepta en soupirant ce qu’on lui présentait, sans parvenir à l’en convaincre semblait-il, comme un honneur !

« Chère amie » lança-t-il en approchant du trône tout en bousculant les convives qui entouraient la Reine. Un silence, comme une faux décapitant les blés, coupa le cours des rires et des conversations. L’homme était ami de la Reine et chacun se reprocha d’avoir minimiser son importance. La Reine, elle-même, eut un doute. Rapidement elle effeuilla le catalogue de ses souvenirs. Était-ce un parent oublié ? Quelque éminence provinciale ou d’un état voisin ? L’un quelconque de ses amants anciens ? Si oui, comme il aurait changé ! Elle ne gardait pas la mémoire de ce charme insolent, de cette prestance bouffonne mais irrésistible, ni de cette maladresse ou de cette audace qui faisait ses pieds, sans qu’il y prenne garde en apparence, se poser lourdement sur la traîne des courtisanes et ses mains, on aurait dit des pieds de porc à la Sainte Ménéhould, s’accrocher aux épaules des ministres et des notables, aux médailles des généraux et basculer d’une pichenette les mitres des évêques.

Elle n’eut, de toute façon, pas le temps d’en débattre. Déjà le Cochon se penchait sur elle, l’étreignait, la secouait, égarait ses doigts gras, ses ongles noirs, dans l’échancrure de sa robe. Sur les royales joues, tandis que sautaient boutons de culotte et attaches de bretelles malmenés par la brutalité de ses contorsions, il frottait ses joues flasques et brossées d’une barbe grise négligemment mais savamment abandonnée depuis trois jours à sa naturelle croissance.

Tant de familiarité impressionna la cour. Un murmure parcourut l’assistance. Décontenancée, la Reine souriait en prenant garde de ne rien laisser paraître de son trouble, ni de la nausée qui assiégeait ses narines, cependant qu’une vive brûlure attisait la délicate carnation de ses joues. Leur rougeur n’ayant pas échappé à l’étonnement de l’assemblée, on en déduisit que la Reine elle-même était intimidée et l’importance du personnage grandit encore.

Alors, et sans faire plus de cas de sa Royale Majesté abandonnée au combat de la stupeur et de l’émotion, le Cochon fit un demi-tour sur lui-même et harangua la foule.

« Sans doute, dit-il en substance et postillonnant fort, sans doute, j’en conviens, l’heure est-t-elle venue de déchirer le voile, de satisfaire votre légitime curiosité et d’abattre ma carte. Oh ! Je le jure, ma seule carte. Qui suis-je en vérité ignorant vos principes et bafouant vos nobles manières ? Qui suis-je et pourquoi exercé-je sur vous cette fascination qui vous a fait m’accepter du plus petit salon bourgeois où je me présentais pour la première fois, inconnu, incongru mais déjà familier, jusqu’au palais de la Reine ? Qui suis-je, oui ? Eh bien, je suis le Cochon, le Goret, le Gros Porc ! Ce double de vous-même et partout transporté mais d’habitude transparent ! Aussi, vous me connaissez tous, et tous vous m’avez deviné sans vouloir me nommer ! »

Une clameur soudain monta de l’assistance. Une tempête se leva. L’ordonnancement de la salle céda la place à un vaste tohu-bohu. Les petits fours par plateaux entiers, les éclairs au café ou au chocolat, les religieuses, les pizza et les quiches lorraines, les pâtés en croûte, les cailles, les poulets, les dindes rôties, les steaks avec leurs frites, les briques de Maître Vignoux, les bouteilles de jus d'orange, de Coca-Cola, de Perrier, de whisky ou de Don Pérignon, volèrent en direction de l’infâme. Et sans souci de la présence tétanisée de la Reine au côté du personnage conspué, on se jetait sur lui, dans tous les états de la rage et hurlant, pour le couvrir d’ignominies.

Mais « battez-moi, criait le Cochon, ah ! couvrez-moi d’ordures. Ainsi vous célébrez mon culte, ma grand-messe, mon Triomphe ! »

08/02, modifié le 25/12/09.

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