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Histoire d'en poudre

La plage.

4 Novembre 2014 , Rédigé par Merode Vercelli Publié dans #Poésie

La plage.

Derrière les pins la lande est un peu chauve.
Des herbes jaunes clairsemées, des chardons
bleus. Les bourdons et les mouches.
Pour arriver jusqu'à la plage, il faut traverser

le courant variable d'Huchet pareil au Styx
avec une peau noire et froide, un peu poisseuse
à défaut d'être poissonneuse et dont le niveau
change selon les marées. A certaines heures

on le passe à la nage. Alors un jeune garçon
bienveillant avec se grosse bouées ou son canoë
en plastique réinvente, pour les petits ou les bagages
dont s'encombrent les estivants, la geste de Charon.

Aussi, il faut franchir une bande assez large
de détritus que la vague, incertaine et violente,
a rapporté d'Espagne en une variété dégoûtante
mais envoûtante d'objets souillés, laminés,

brûlés, brisés, qui dramatisent l'espace translucide
et comme emprisonné dans une bulle gélatineuse
de brume bleue posée sur la crème épaisse du sable.
Au loin, une tache de blanc signale la présence

d'un ban de mouettes. Elles veillent, le nez
tourné contre le vent qui fait leurs plumes frissonner.
L'océan gronde évidemment, avec le grand geste brutal
des vagues argentées et qui parfois sortent les griffes.

Le matin ou l'après-midi, quand l'azur chante,
avec ou sans les nuages légers ou lourds,
elles prélèvent un baigneur parmi tous les baigneurs.
Un baigneur ni plus ni moins imprudent que les autres.

Elles l'entraînent au chant de quelle sirène on ne sait !
C'est un enfant ou un quinquagénaire,
les vagues ne choisissent pas. C'est une fille de vingt ans
ou un garçon doré et livré tout entier aux joies

de l'eau et du soleil, à la liberté enfin nue de son corps
dont la beauté fait sens avec la beauté de la plage.
Alors, le cri d'une femme sur le rivage qui assiste
impuissante à la noyade de l'enfant, de la sœur,

du mari, éveille les consciences. La solidarité humaine
forme une chaîne. Du bord on se tient solidement
par le bras en essayant d'atteindre le futur noyé.
Il lutte en s'épuisant contre le courant qui veut

l'emporter, le courant aux grandes mains moites
et comme de plomb fondu, qui voudrait le coucher
en un lit de mort et d'oubli. Car le courant
est en accord avec cette plage d'oubli.

Il en est l'âme et le danger qu'il représente,
allongé sous les vagues d'émeraude et d'argent,
sous les vagues hurlantes, le courant invisible, impalpable
mais implacable, a magnétisé les baigneurs,

leur a donné la grâce et la fragilité des funambules.
Mais prévenus, on ne sait comment, arrivent les secours.
Chevauchant une jeep équipée de bouées et d'un treuil,
deux ou trois fringants C.R.S. fendent la plage à toute allure.

Avec soulagement la chaîne humaine se rompt,
abandonnant à l'habileté des sauveteurs professionnels
le corps qui se débat toujours. Bientôt une forme violette
est étendue sur le sable. La femme qui avait crié,

crie de plus belle. Entourés de badauds, les C.R.S.
s'activent. Ils soufflent dans la bouche et massent
à toute force la momie. Ils l'enveloppent d'une couverture
et les témoins s'éloignent dans leur nudité devenue

incongrue. Ils rejoignent en bavardant le parasol,
les sacs à provision et les serviettes de couleur,
leur village de quelques heures, et vont croquer
dans un sandwich. Le soleil brille, l'océan devenu

désert ronfle et la stupeur s'efface. Le corps est
emporté, la femme est partie en pleurant. Le soleil
écarte les bras, il est un Christ resplendissant répandant
ses rivières d'or dans le ciel lapis-lazuli. La mer chante

en des voix de basse et les vagues explosent
en des éclats d'acier avec des doigts qui vous attirent.
Les mouettes se sont envolées. Soleil, soleil rouquin,
je suis ton fils ! Pourquoi m'as-tu abandonné ?

01/09.

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